L’Histoire de Pontorson


La plus ancienne mention authentique que nous connaissions de Pontorson est dans un acte de 1031, dans lequel Havoise, Haduissa, mère d’Alain, duc de Bretagne, donne : « Quoddam molendinum apud Pontem Ursi ».

Toutefois, selon Monsieur TANGUY, en 1014, Richard II donna la ville de Pontorson et la moitié de Dreux à Mathilde, sa sœur.

Le duc Robert, père du Conquérant, bâtit le château et l’église de Pontorson, et fit de cette forteresse un des anneaux de cette chaîne de défense contre la Bretagne qu’il établit depuis le Mont-Saint-Michel jusqu’à Saint-Hilaire.

Henri Ier, fils du Conquérant, fit rebâtir, en 1135, « ex integro in margine provinciae », le château de Pontorson, d’après Robert du Mont.

En 1137, Geoffroy d’Anjou, se préparant à assiéger cette place, vit venir à lui les habitants qui lui en apportaient les clefs : il y reçut les seigneurs bretons qui reconnurent son autorité, et lui proposèrent de se charger de la garde de la ville.

Henri II fit réédifier le château, selon le même témoignage : « Rex perrexit ad Pontem Ursonis et divisit ministris suis et ordinavit quomodo castrum illud reedificaretur ».

En 1171, il fut détruit par le feu : « An. 1171 castrum Pontis Ursonis combustum est » dit le même chroniqueur. C’est sans doute à la suite de cet incendie que l’église fut rebâtie. En cette année, Henri II resta quinze jours à Pontorson pour préparer sont expédition contre les Bretons.

Le même prince donna, comme nous l’avons dit, une charte relative aux églises de Pontorson, dans laquelle on remarque ce passage : « Quare mando vobis quod si epus Abr. eis aquam benedictam ad opus illarum ecclesiarum dare noluerit, vos ipsos eis dare ne eeclesie castelli mei quod nuper firmavi sine officio divino permaneant ».

En 1162, Aquilin du Four, le gouverneur, fut chassé par les habitants qui se plaignaient de ses pillages. Le roi Henri II remit ce titre à Robert du Mont, abbé du Mont-Saint-Michel. C’est à Pontorson que ce prince arrangea sa trêve avec Guiomark.

Dans les XIIe siècle, Pontorson formait une Prévôté, Praeositura, qui relevait du roi. Les Comptes de l’Échiquier pour 1198, nous font connaître les dépense faites, au nom de Henri II dans cette Prévôté, qu’un compte anglais, W. de Salisbury, avait possédée à titre de ferme royale. En cette année l’exécution de la justice y avait coûté 2 liv. 9 s., et certaines sommes avaient été accordées pour des réparations : « In reparandis pontibus et calceia et domibus castri de Ponte Orsonis ». Isabelle ou Elle, fille de W. de Salisbury, fut mariée par le roi à son frère naturel, dit W. Longue-Épée, qui posséda dès-lors les biens de sa femme en Normandie. Les termes du rôle de 1198 prouvent qu’il avait tenu Pontorson du droit de la couronne. Sous le règne suivant, des terres lui furent assignées en Angleterre pour la place de Pontorson jusqu’à la valeur de 1 300 liv., et le roi rentra en possession de cette place. Les Salisbury revinrent quelques siècles après reconquérir leurs domaines primitifs, et Shakespeare put dire à Henri V : « Et vous, Salisbury, vous aurez reçu de profondes blessures dans les champs de la France et teint de votre sang les plaines de la Normandie ».

Le château de Pontorson figure dans un Rôle de l’Échiquier pour 1195 : « G. Duredent reddit compotum in liberatione 10 servientium peditum morantium ibidem de eodem termino 32 liv. 5s. ».

Dans le XIIIe siècle, dans la conquête de Philippe-Auguste et les guerres de la minorité de Saint-Louis, Pontorson dut être le théâtre de plusieurs affaires. Toutefois, nous n’avons pas de documents précis sur cette période.

Nous trouvons pour ce siècle, dans le Cartulaire du Mont, une charte d’exemption pour les bourgeois de Pontorson : « Ricardus abbas Montis S. Michaelis… noverit universitas vestra quod omnes burgenses de Ponte Ursonis et eorum heredes intra clausinam murorum residentes sunt liberi, quieti et immunes per totam terram nostram et semper fuerunt ab omnni costumia passagio pasnagio in dioeesi Abrinc ».

En ce siècle, pour la quatrième année du règne du roi Jean, nous trouvons des lettres de ce prince relatives à Pontorson : « Rex, etc., precipimus tibi quod Stephanus Lastur quarto balistariorum peditum qui sunt apud Pontem Ursonis sicut aliis de Marchia liberaciones suas habere faciat » … « Rex, etc., Senescallo Normannie, etc., mandamus vobis quod de 200 liv. andegav. quas misistis Hugonis de Culunce apud Pontem Ursonis ad firmandam villam et ad milites ibidem tenendos faciatis habere dilecto fratri nostro comiti Sarisberiensi 84 liv. andeg ».

Lors de l’attaque de Gui de Thouars sur le Mont-Saint-Michel où, selon dom Lobineau, « il brûla les tours de bois et de pierre jointes par de bonnes courtines de la même matière », les Bretons, après être allés jusqu’à Caen, furent renvoyés jusqu’à Pontorson par Philippe-Auguste, effrayé du zèle de ses alliés. En 1232, Ranulfe, comte de Chester, prit cette ville, la rasa et la brûla. En 1233, le roi l’acquit en donnant des terres à Henri d’Avanjour.

Mais le XIVe siècle, celui de Duguesclin et de Clisson, et surtout le XVe furent féconds en événements qui illustrèrent cette place.

On sait que, pour récompense de ses services, Duguesclin fut nommé capitaine de Pontorson :

Li ducs fist moult grant joie à Bertran, ce dit-on, Cappitaine le fist adonc de Pontourson.

Aussi la mention de cette place se trouve-t-elle dans toute l’histoire du connétable : c’est sur le pont de Pontorson qu’il jura confraternité d’armes à Olivier de Clisson « envers et contre tous qui pouvaient vivre ou mourir » ; c’est là qu’il vint trouver le duc d’Anjou avec son frère d’armes :

Lors Glequin et Cliczon alèrent

Au duc d’Anjou que ils trovèrent

A Pontorson en Normandie

Ou il estoit en compaingnie

Moult très grande de chevaliers

Avec eulx pluaseurs escuiers

Et grand seignour de tout estaits.

C’est à Pontorson que dom Lobineau a rattaché ce fait d’armes de Duguesclin :

« Jean Felleton, La Grié et G. Issonai conduisant trois cents Anglois au siège de Bécherel et passant devant Pontorson appelèrent Bertrand qui différant pour lors de se battre, manda les garnisons de Dol, de Landel, de Beuvron et du Mont Saint-Michel, monta à cheval avec Leraut, son escuier, Thomas Boutier, gentilhomme de sa compagnie, et autres jusqu’au nombre de cent lances… et ayant atteint les Anglois dans les landes de Combourg, il les défit après un combat assez rude. Felleton y fut pris par Rolland Bodin et mené prisonnier avec les deux autres capitaines. Felleton pensa depuis prendre cette place par la trahison d’une servante, mais il manqua son coup ». Cette affaire, que dom Lobineau appelle bataille de Pontorson, eut lieu en 1364.

C’est encore à Pontorson qu’eut lieu le fait si souvent cité de la digne sœur du brave Breton, Julienne Duguesclin, abbesse de Saint-Georges de Rennes, et récemment chanté par une femme :

« Julienne demeurait dans le château de Pontorson ; son frère était absent. Deux de ses femmes nouèrent des intelligences avec un capitaine anglais nommé Felleton, et promirent de l’introduire dans le donjon. A la faveur de la nuit, les Anglais s’approchèrent, appliquèrent des échelles, et déjà ils montaient à l’escalade quand Julienne Duguesclin, éveillée par le bruit, courut aux créneaux, et voyant des ennemis donna l’alarme. Les soldats accourent, renversent les échelles, et tuent ou noient un grand nombre des assaillans. Le lendemain les perfides chambrières, cousues dans des sacs, furent jetées dans le Couesnon. Duguesclin rencontra Felleton, dans sa retraite, et le fit prisonnier pour la seconde fois ».

C’est à Pontorson qu’en 1379 se rassembla l’armée avec laquelle Duguesclin commença les hostilités contre la Bretagne.

Le château de Pontorson fut donné en 1370 à ce même Olivier de Clisson à titre d’engagement pour ce que le roi lui devait : « Donatio Castri et Castellaniae Pontis Ursonis facta domino de Clisson constabulario donec pagatus fuerit ».

C’est à propos de ce XIVe siècle que nous citerons les titres relatifs à Pontorson et à la baronnie de ce nom, insérés dans l’Inventaire dressé à cette époque au Mont Saint-Michel :

« Conf. Dni pape Adriani 4. super ecclesiis de Ponte Ursonis – Conf. Roth. archiepiscopi. – Cyrographum de Caugie. – Littera quod qui tenebit terrant molend. de Ponte Ursonis solvet omnes redditus qui antea super ea solvebantur. – Lit. homagii abbatis de Hambeia cum L. donationis de Cantulupi ap. Pontem Ursonis quod possidet in Ponte Ursonis ad nos pertineat. – Lit. pensionis eccl. de Douceyo. – Lit. P. de S. Hyllario de decima de Bouceyo. – Cyrog. Hug. de Caugie. – Donatio P. de S. Hyllario de ecc. de Bouce. – Lit. regis Anglie de ecc. de Ponte Ursonis. – Lit. W. de Brae de molend. de Ponte Ursonis. – Lit. Rad. de Argogiis presb. de manerio de Cruce. – Lit. quod rector ecc. de Bouce excommunicatus fuit don. satisfact. de persona. – Lit. inhibitionis facte pro turbantibus Priorem dicti loci in decimis et suis possessoribus. – Lit. Rad. Guiton militis de Cure. – Lit. W. Le Charpentie de Sace. – Lit. decime de Noiant 1287 in latino et gallico. – C. Hamonis de Bree de toto tenemento quod continet sex ortos sitos in la Gravete et aliis tenementis. Pons Ursonis. 1235. – Totum tenementum quod W. Pei de Vache tenuit. – C. Galterii Meinfrei de duobus ortis in calceia de Ponte Ursonis 1233… apud chauceiam de Ponte Ursonis ».

En 1379, Beaumanoir se prépara à faire des courses en Normandie : son armée alla jusqu’à Pontorson où le roi de France avait rassemblé des troupes pour les faire entrer en Bretagne ; mais le duc d’Anjou proposa une trêve qui fut acceptée.

En 1393, Charles VI sanctionna les privilèges que Henri II et Charles V avaient octroyés à Pontorson. Entre les divers articles de son ordonnance on remarque « que les bourgeois n’étaient point obligés d’aller à l’armée, si le roi n’y était en personne, ni d’aller plaider hors de leur domicile, à moins que pour les affaires du prince ; qu’ils étaient exempts de péages et de droits sur les choses nécessaires à l’habit et à la vie ; qu’ils ne payaient par an que douze deniers de cens du terrain qui leur appartenait ; qu’on ne pouvait retenir aucun d’eux en prison, lorsqu’il offrait caution ; qu’en cas de dispute, s’il y avait du sang répandu, on devait 12 deniers pour la plainte et 109 s. d’amende pour celui qui aurait été vaincu dans le duel permis par le juge ; que si la dispute se renouvelait, on paierait 60 liv. ».

En 1400, Charles VI envoya le duc d’Orléans à Pontorson pour y conférer avec les seigneurs de Bretagne. Il les reçut dans cette ville et négocia avec eux, mais inutilement, pour obtenir la personne de Jean de Montfort.

Le XVe siècle, l’époque de l’occupation anglaise, est le plus riche en événements pour la ville de Pontorson, sous les murs de laquelle se heurtent les Français, les Bretons, les Anglais, et où le Mont Saint-Michel amasse les gens de guerre et multiplie les rencontres. Dans le siècle précédent, Duguesclin et Clisson s’étaient rencontrés sur le pont de cette place ; le duc de Richemont et son frère le duc de Bretagne s’y rencontrèrent aussi au commencement du siècle suivant. Richemont, celui qui fut connétable de France et qui expulsa les Anglais de Normandie, avait été fait prisonnier à Azincourt, et était resté en captivité jusqu’en 1420. Sur sa parole il vint à Pontorson qui avait été pris par les Anglais en 1419, voir les seigneurs bretons et resta loyal chevalier : « Alors sur sa foi et en la garde du comte de Suffolc, il vint à Pontorson et arrivèrent beaucoup de gens de Bretaigne pour le veoir et entre les autres y furent monseigneur de Montauban et monseigneur de Combour et plusieurs autres, tant qu’ils estoient plus forts que les Anglois. Et luy fut demandé s’il vouloit qu’on l’emmenast par force, mais il ne voulut, et ne l’eust pour rien faict. Le comte de Suffolc l’avoit mené jouer aux champs et tirer de l’arc. Bientôt après le duc Jehan qui estoit fort désirant de veoir ledict comte de Richemont son frère, le vint veoir jusque sur le pont de Pontorson pour ce que mon dict seigneur de Richemont n’osoit passer en Bretaigne. Et estoit le duc bien accompaigné, et avoit deux cents lances de sa garde, et Dieu sçait s’ils s’entrefirent bonne chère et s’ils pleurèrent tous deux bien fort. Puis s’en retourna le dict seigneur de Richemont devers le roy d’Angleterre, lequel luy fist grand chère, pour ce que bien avoit tenu ce qu’il avoit promis. ».

Pontorson avait été pris par les Anglais dès 1417, et ils y avaient établi pour gouverneur Jean de Gray auquel succéda Jean de Mautravers. En 1419, le roi Henri V nomma G. de La Pôle capitaine de cette place et lui donna : « Officium castri et ville de Pontorson ac turrium super pontem. ».

En 1424, Jean de La Haye, baron de Coutances, défit les Anglais dans les grèves du Mont Saint-Michel, dans une rencontre que nous avons racontée ailleurs.

Pontorson fut repris sur les Anglais en 1426. Le duc de Bretagne alla avec son frère, le connétable de Richemont, assiéger Saint-James, « après avoir, dit dom Lobineau, pris et razé Pontorson occupé par les Anglois. ».

Alors se livrèrent, dans ses environs, deux combats importants, en 1426 et 1427. Le premier est raconté en détail par le secrétaire du connétable de Richemond, et le second par Monstrelet, qui était contemporain, et Hollingsbed, historien anglais, qui vivait deux siècles après l’événement :

« Pourceque les Anglois faisoient de grandes courses en Bretagne, monseigneur le connétable veint emparer Pontorson et fut environ la St-Michel. Et y vinrent des François et des Escossois avec luy et y estoient le connestable d’Escosse et messire Jean Ouschart, qui avoient bonne compagnie de gens d’Escosse et Gaultier de Brusac et plusieurs autres capitaines. Et de Bretagne monseigneur de Loheac, monseigneur de Chasteaubriant, de Beaumanoir, de Montauban, de Rostrenen, de La Belière, Rolant de Montauban, Jehan Tremederne, Jehan Le Veer, de Beaufort, Marzelière, Roland Madeuc et Roland de S. Paul. Et durant ce vinrent les Anglois un peu avant soleil couchant, qui estoient en nombre bien huict cents et saillit-on hors champs et se mist-on en bataille oultre le marais devers le Mont S. Michel et ne sçavoit-on quelle puissance les dicts Anglois avoient. Si feist le connestable d’Escosse descendre tous les gens d’armes et archers à pied, puis vinrent lesdicts Anglois jusques à un traict d’arc et y en eut deux ou trois qui se vinrent faire tuer en nostre bataille et y furent faicts deux ou trois chevaliers. Et quand les Anglois veirent la bataille, ils s’enfuirent en grand desarroy, et en fut prins et tué plusieurs, mais pourceque tout estoit à pied, ne peurent estre si fort chassez comme ils eussent esté qui eust esté à cheval. Après que la place fust un peu bien fortifiée, monseigneur le connestable et le connestable d’Escosse et la plupart des seigneurs et capitaines s’en allèrent, exceptez ceulx que monseigneur le connestable y laissa. C’est à scavoir monseigneur de Rostrenen, capitaine dudit lieu, monseigneur de Beaufort, Jean Ouschart et les gens de Brusac, Jehan de Tremederne, messire Jehan Le Veer, Marzelière et plusieurs autres. Et s’en alla mondit seigneur devers le roy. »

L’année suivante eut lieu, dans les mêmes parages, une affaire plus sérieuse. Voici le récit de Monstrelet :

« Pour obvier, le duc et le connestable, son frère, firent réparer la ville de Pont-Orson qui départ Normandie et Bretagne, et y fut mist grosse garnison pour faire frontière contre lesdits Anglois. Et certain jour ensuivant, le comte de Suffort fut déporté du gouvernement de la Basse-Normandie, et y fut commis et institué le comte de Warwick, lequel assembla moult grand quantité de gens et assiégea ladite ville de Pont-Orson. Et pour ce que durant le siège les Anglois assiégeants avoient vivres à grand danger, tant pour la garnison du Mont S. Michel comme pour autre, fut envoyé le seigneur de Scalles à tout cinq cents combattants, en la Basse-Normandie pour conduire et mener les vivres dessus dits. Et aussi qu’il s’en retournoit atout iceux, les Bretons qui savoient son retour s’étoient mis en embuche bien quinze cents combattants auprès du Mont S. Michel.
Et lors, quand ils virent leur point, ils saillirent sur les Anglois lesquels ils trouvèrent en bonne ordonnance. Si se défendirent très-vaillamment et tant que finalement les Bretons furent mis et tournés à déconfiture il y en eut de morts et occis bien huit cents. Entre lesquels y fut mort et occis le seigneur de Château-Giron, le seigneur de Cresquan, le seigneur de Chambourg, le baron de Chambouches, le seigneur de Hunaudaie, messire Pierre le Porc, le capitaine des Escossois et plusieurs autres nobles hommes, et si fut pris le vicomte de Rohen et plusieurs autres grands seigneurs. Après laquelle besongne les assiégés de Pont-Orson, non ayant espérance de secours ny d’aide, se reddirent, sauve leur vie, au comte de Warwick, et s’en allèrent le bâton blanc au poing, en délaissant tous leurs biens : et y fut commis capitaine ledit seigneur de Scalles. Après cette besongne, lesdicts Anglois firent emmener le baron de Soulenges, messire Pierre Le Port et un autre tous morts, à leur siège ; et y livrèrent les corps à ceux de dedans pour mettre en terre, afin qu’ils fussent plus certains de ladite détrousse et déconfiture et qu’ils se rendissent plus hativement comme ils firent. »

Hollinshed a raconté cette affaire avec de plus grandes proportions, et peut-être avec une certaine partialité nationale qui se révèle dans la forme de la narration, mais aussi avec des détails qui annoncent des sources authentiques :

« Le duc de Bedford apprenant que la ville de Pontorson avait été récemment fortifiée, y envoya le comte de Warwick assisté de lord Scales et d’autres vaillans capitaines montant à sept mille assiéger cette ville… Le siège ayant continué longtemps, les provisions devinrent rares dans l’armée anglaise. En conséquence lord Scales accompagné du sir Jean de Harpelaie… du sir Raoul de Tesson, du sir Jean de Carbonel et de trois mille hommes de guerre bien solides quittèrent le siège pour se procurer des vivres, de la poudre, etc. Et comme ils s’en revenaient avec leurs chariots, le long de la mer, près du Mont St-Michel, ils furent subitement rencontrés par leurs ennemis… six mille hommes de guerre. Lord Scales et sa compagnie s’apercevant qu’ils étaient menacés d’un côté par la mer et de l’autre par les ennemis mirent pied à terre, et comme des lions affamés, avec une inexprimable furie, se précipitèrent sur les ennemis. Le combat fut rude et cruel. Les Anglais se tenaient serrés les uns aux autres, en sorte que leurs ennemis ne pouvaient les entamer. A la fin lord Scales s’écria : St Georges, ils battent en retraite ! Sur ces paroles les Anglois s’élancèrent sur leurs chevaux et se mirent à leur poursuite leur tuant ou faisant prisonniers onze cents hommes… Après cette victoire lord Scales avec ses vivres et ses prisonniers retourna au siège de Pontorson où il fut joyeusement reçu par le comte de Warwick. Ceci (en marge) s’est passé le jeudi de la Cène. Pontorson se rendit peu de temps après. »

Après la bataille de Formigny, Pontorson retomba aux mains des Français.

En 1489, le roi de France fit passer en Bretagne, par Pontorson, 5 000 hommes de pied.

Lors des premiers symptômes des troubles religieux du siècle suivant, les catholiques prirent leurs précautions. Matignon écrivait au roi en 1562 : « Dans les troubles du pays, tels qu’ils sont aujourd’hui, il convient de laisser 30 hommes à Pontorson. » En 1570, il demandait encore le même nombre de soldats pour cette place. Mais les événement qui suivirent augmentèrent beaucoup son importance.

Dans la première guerre de religion, quand s’unirent en Basse-Normandie Montgommery, Colombières, Brecey et deux gentilshommes manceaux, Davaines et Deschamps, des partisans leur arrivèrent de toutes les provinces. Un d’eux fut surpris en chemin par la Villarmois, qui lui fit couper les bras et les jambes. Comme on craignait l’entrée des Bretons en Normandie, Davaines et Deschamps s’acheminèrent vers la Bretagne pour couper les ponts du Couesnon et de la Sélune. Mongommery se rendait dans l’Avranchin et Colombières, s’emparait de Coutances.

Dans ces guerres de religion de la fin du XVIe siècle, Pontorson joua un rôle important. Cette ville, boulevart du Calvinisme de Basse-Normandie, en face de la catholique Bretagne, eut pour gouverneurs les Montgommery, et après la paix fut une des places de sûreté laissées aux Protestans. Elle fut assiégée en 1580, et ce siège fut signalé par la mort de Louis de La Moricière de Vicques, le chef des catholiques de l’Avranchin, celui qui avait repris le Mont Saint-Michel sur les Calvinistes, l’Hector de l’Homère de Poilley. De Vicques avait déterminé le duc de Mercœur, chef de la ligue en Bretagne, à venir assiéger Pontorson qui était à Montgommery, le chef des Calvinistes du pays. La ville fut investie par les deux chefs catholiques du côté de la Normandie, le 20 septembre 1580. Montgommery avait sous ses ordres un capitaine nommé La Coudraye qui avait autrefois servi sous de Vicques. Celui-ci ayant un jour demandé aux assiégés si La Coudraye était avec eux, il parut bientôt et de Vicques voulant lui faire voir un renfort qu’il avait reçu de Saint-Malo, lui proposa de venir dîner le lendemain avec lui. La Coudraye répondit qu’il demanderait la permission au gouverneur. Le jour suivant, de Vicques étant retourné à la tranchée fit demander si La Coudraye était sur les murs : il répondit lui-même, et exigea que de Vicques parlât, afin qu’il pût sur sa parole aller dîner avec lui. Le chef catholique sortit alors de la tranchée, et le capitaine protestant sortit de son côté de ce qu’on appelait alors le Corridor de la Contrescarpe, et se précipita sur son adversaire, qui était devenu son hôte. Celui-ci, surpris, mit l’épée à la main, mais il ne fut suivi que de trois de ses gens, et tous les quatre restèrent sur le terrain, après s’être défendus avec un grand courage. L’épée et le chapeau de de Vicques furent portés en triomphe dans la ville par les assiégés. Dès le lendemain, tous les Normands se retirèrent, et le duc de Mercœur fut obligé de lever le siège quelque temps après.

Après la paix, Pontorson fut une des places de sûreté laissées aux Calvinistes, et, plus tard, une des quatre-vingt-dix-sept que Louis XIII retira de leurs mains. Claude Malingre a gravé les deux tours de son château parmi les images de ces places fortes, en regard de son texte. Aussi, selon Masseville, en 1621, le roi ayant appris que Gabriel Montgommery avait fait fortifier Pontorson, dont il était gouverneur, lui fit proposer de se défaire du gouvernement de cette place en l’en dédommageant. Le comte y consentit, et on y établit Blainville. En 1627, après la prise de La Rochelle, Louis XIII fit démolir les fortifications. En 1636, Pontorson fut le théâtre des excès des Nu-Pieds, qui y renversèrent la maison de S. Genys.

Un gentilhomme de Pontorson, un Godefroi de Ponthiou, fut gratifié par Louis XIV des droits honorifiques de l’église paroissiale qui était du domaine royal, droits dont ses successeurs ont joui jusqu’à la Révolution. Il avait sauvé la vie du roi et des princes que leurs chevaux emportaient sur le pont de la Fère. Il s’était élancé et avait coupé les traits à coups d’épée. On a remarqué que, sans lui, la branche aînée des Bourbons aurait été détruite.

Sous ce prince fut établi le camp dit de Pontorson : il était fort de 8 000 hommes que commandait le frère du roi, Philippe de France, et il était destiné à la surveillance des côtes de Bretagne et de Normandie.

Cette ville, dit d’Expilly, « fut réduite en cendres le 15 mai 1736. Le feu y commença à midi et se communiqua à toute la ville en moins de deux heures, de sorte qu’on n’en put sauver que très-peu d’effets. Il n’y resta que quatre ou cinq maisons avec quelques chaumières ». En 1763, le même auteur disait de cette ville : « il y a bailliage, grenier à sel, sergenterie, bureau de cinq grosses fermes ».

En 1793, Pontorson vit passer et repasser l’émigration vendéenne. A son retour du siège infructueux de Granville, elle fut attaquée à l’entrée de cette ville par les républicains qui furent défaits. Nous avons raconté ailleurs cette bataille qui se termina dans les rues de Pontorson. Limite de la Normandie, Pontorson, dans la période révolutionnaire, fut un centre autour duquel se livrèrent beaucoup de combats de partisans et de chouannerie, et un lieu de sûreté où quelques familles des campagnes cherchèrent un asile.

En 1815, lorsqu’on eut à craindre que ces guerres ne recommençassent, c’est à Pontorson que fut arrêté par un homme courageux le général d’Autichamp et plusieurs gardes-du-corps.

Dès-lors Pontorson n’a plus d’histoire. Chef-lieu de canton, avec le titre de ville, elle jouit de tous les éléments de l’administration contemporaine, ne se distinguant des autres localités de même ordre que par son célèbre hospice d’aliénés. Elle n’a guère conservé du passé que ses armes qui sont la peinture de son site avec de nobles attributs : De gueules, au pont de trois arches d’argent, à la rivière de sable, sommé d’un écusson du même, semé de neuf fleurs de lis d’or et accosté de deux cygnes.

A Pontorson, près de l’église, est né en 1764 un homme, qui appartient plus à la Bretagne par ses ouvrages et sa vie qu’à la Normandie, l’abbé Manet, qui fut chef d’institution à St-Malo. Ses principaux ouvrages sont : l’Histoire de la Petite-Bretagne, et un livre érudit couronné par la Société de Géographie : De l’Ancien État de la Baie du Mont Saint-Michel, dans lequel la topographie bretonne a la plus grande part. L’auteur est le principal partisan de la forêt de Scicy, thèse hasardée à laquelle il a consacré une érudition estimable, mais étrangère aux sources antiques et originales. Il légua 100 fr. de rente aux pauvres de sa ville natale.

Canalisation du Couesnon

1800 – Le 25 thermidor an VIII : canal de détournement du Couesnon.

1805 – Début des travaux.

1806 – La marée de septembre comble le fossé creusé qui était presque terminé !

1856 – L’État concède 4 350 hectare à la Société MOSELMAN et DONON qui en échange devait créer un chenal.

1867 – Le Couesnon est enfin canalisé.

Le Couesnon

Le Couesnon est une de ces nobles rivières dont les bords ont été le théâtre de grands événements : c’est la limite ancienne de la Bretagne et de la Normandie, c’est le plus grand fleuve de l’Avranchin, c’est lui qui, dit-on, a donné le Mont Saint-Michel à la Normandie :

Le Couesnon par sa folie
A mis le Mont en Normandie.

C’est une rivière fréquemment citée dans les vieux documents et associée a de grands noms et à de grandes choses : c’est un cours d’eau, et, à son embouchure, un estuaire qui a sa grandeur et son caractère. Il ne sera donc pas hors de propos de lui consacrer une part dans cette histoire de Pontorson et de l’Avranchin.

La plus ancienne mention que nous connaissions du Couesnon date du VIIIe siècle, et elle se trouve dans une de ces histoires de ferveur religieuse, qui remplissent une époque dont le vrai caractère se retrouve dans les Vies des Saints. Elle se rattache en même temps à Avranches.

Saint Josce, S. Judocus, parent des Regnauldières, seigneurs d’Avranches, avait refusé la couronne de Bretagne, que son frère Judicael lui avait offerte, ou du moins avait demandé huit jours pour réfléchir. Il était dans le monastère quod Lanmailmon nominatur, où il avait appris les lettres. Un jour il vit venir onze voyageurs. Lorsqu’il leur eut demandé où ils dirigeaient leurs pas, ils répondirent qu’ils allaient à Rome. A cette parole, Jodoce, qui était encore laïque, sans aucun retard, prenant un bâton et ses tablettes, les suivit et prit la même route. Dans leur marche, ils arrivèrent à un fleuve qui dicitur Cosmun. L’ayant promptement franchi, ils firent clerc Jodoce, l’homme de Dieu. Lorsqu’ils eurent fait cela, continuant leur route, ils vinrent à une cité qui est appelée Avranches, et ils y séjournèrent. Gervais et Protais, seigneurs des Regnauldières, ne purent retenir leur cousin. Il partit avec les voyageurs, et s’arrêta dans le Ponthieu, qui était un horrible désert.

G. de Jumiège cite le Couesnon : « Non longe a fluvio Coisnon castrum quod vocatur Caruel ».

Au XIe siècle, dans son expédition en Bretagne, Guillaume-le-Bâtard, accompagné de Harold, fit passer à son armée les grèves à l’embouchure du Couesnon. La Tapisserie de la reine Mathilde le représente à cet endroit avec cette légende : « Venerum ad flumen Cosnonis. » Harold, grand et fort, retire les soldats enlisés : « Et Haroldus trahebat eos de arena ».

Benoit de Sainte-More, trouvère du XIIe siècle, cite le Couesnon en plusieurs endroits :

Tant unt erré que sur Coisnon
Furent tendu leur pavillon.
… Et Normant unt passé Coisnon…
… Ferma sur Coisnon un chatel
Qui mult fu gent e fort et bel.

Robert Wace, trouvère du même siècle, l’Homère des Normands, le mentionne plusieurs fois :

Un chastel ferma sur Coisnun…
… Et la terre marine dechà duskà Coisnon…
… De Genez de si a Coisnon
Et la rivière d’Ardevon.

Le chantre de Philippe-Auguste, G. Le Breton, poète latin du XIIIe, limite Avranches par le Couesnon : Abrincas… Finibus à Britonum quas limitat unda Coetni.

C’est ce nom que lui donne encore Mabillon : « Pontem Orsonis ad fluviolum Coetnum ».

Son pont, jeté sans doute sur un gué romain, pont mi-normand, mi-breton, où Duguesclin et Clisson s’embrassèrent, où Richemont et son frère, le duc de Bretagne, se rencontrèrent, ce pont, témoin de tant de prouesses, mérite d’être signalé. S’il avait trois arches au Moyen-Age, il en a six maintenant. Il était de bois en 1698, selon la Statistique de M. Foucault pour cette époque. Jeté hors de l’axe de la route, il semble, comme d’autres ponts de l’Avranchin, destiné à la battre en flanc. Il est décrit dans le Traité de la construction des ponts, avec ces notules : « Pi. cint. 6 arches de 3,6 à 4,4 d’ouverture. Ancien. Largeur 6,1. Total des ouvertures : 22,9. Surface du débouché : 17 ».

L’étymologie de Pontorson est une des plus évidentes des étymologies topographiques. C’est un fait général que les constructeurs de ponts, pontifices, ont donné leur nom à leur ouvrage : ainsi, sans sortir de la Normandie, Pontaubault, Pons Alboti, Pontaudemer, Pons Aldemari, Pont-l’Abbé, Pons Abbatis, Pont-Gilbert, Pont-Bellanger, Pont-Brocard, Pont-Farcy… Orson, Urson, sont des noms essentiellement normands : ils sont nombreux dans le Domesday, où l’on remarque entre tous Urso vicecomes. La latinité constante de ce mot en détermine nettement les élémens, Pons Ursonis. Du temps de Froissart et de Monstrelet, ils n’étaient pas encore fondus en un corps de mot : le premier de ces deux chroniqueurs écrivait Pont-Urson, et le second Pont-Orson. Un ancien géographe écrit même Pont-d’Orson.